La nuit pâlissait peu à peu, chassée par l'aurore qui commençait à arriver avec ses frimas blancs. Mais ce n'était pas n'importe quelle nuit, c'était celle de Noël.
Dans son traîneau presque vide maintenant, le Père Noël sentait la fatigue l'envahir jusqu'à ses vieux os. Il lui restait encore trois maisons à visiter et sa distribution serait terminée pour cette année. Une fois de plus, il avait bien fait son travail malgré des enfants de plus en plus nombreux dans le monde. Il était fatigué mais si content.
Il stoppa les rennes devant une maison où la cheminée était si large qu'il apprécia de pouvoir y passer sa hotte et son gros ventre sans être obligé, pour une fois, de se tordre dans tous les sens ! Surtout là, à la fin de sa longue nuit ! Arrivé dans la chambre du petit Thomas, il entra silencieusement comme lui seul sait le faire pour y déposer les jouets. L'enfant dormait, souffle léger, bouche arrondie. Le Père Noël s’apprêtait à sortir quand il entendit :
― Hé, t'en vas pas comme ça, c'est trop facile, parce que moi j'ai quelque chose à te dire !
Surpris, le vieux bonhomme se retourna. Thomas était assis au milieu du lit, tout ébouriffé mais avec l'air bien éveillé de quelqu'un qui guettait.
― Chut ! dit le Père Noël un doigt sur la bouche, tu vas réveiller la maison en criant comme ça !
― Qu’est-ce que ça peut faire puisque t’existes même pas !
― Ah ! Et c'est qui alors que tu as devant toi ? Un fantôme peut-être, ou un hologramme ?
― Pffff ! T'aurais pu être mon père qui se serait déguisé en Père Noël, mais même pas, t'es juste quelqu'un à qui il a demandé de le faire à sa place. C’est pareil chez mes copains mais les parents savent même pas que nous, on n'y croit plus. D'ailleurs y a plus que les bébés pour y croire, c'est normal leur cerveau n’est pas encore assez grand pour réfléchir alors on leur fait croire n'importe quoi.
Le Père Noël n'était pas ébranlé par un pareil discours, il n'en avait tellement entendu depuis longtemps, mais ce n'était pas non plus des choses qui lui faisaient particulièrement plaisir ! Il se contenta de redemander à Thomas de se coucher ou de jouer en silence, et il s'approcha pour lui faire quand même un bisou.
― Hé, ça va pas ! cria Thomas en se reculant. Chuis pas une fille ou un bébé pour me faire subir ça, alors que t’es qu’un bouffon déguisé en quelqu'un qui n'existe pas ! Je le sais parce que c’est le grand Alexis qui me l’a dit après avoir entendu ses parents le dire ! T’as été inventé, t’es rien d’autre qu’une entité !
Le Père Noël se figea ! Une entité ! C'est-à-dire quelqu’un qui n’existe pas réellement mais dont on fait croire à l’existence. Là ça dépassait tout ! On ne lui avait jamais dit ce mot ! Il regardait Thomas comme si l'enfant avait été un extra-terrestre ou une autruche à nageoire. Et comme il n'en croyait pas ses yeux justement, ni ses oreilles, il préféra sortir.
De retour dans son traîneau, il s'assit à son poste de pilotage et resta un moment immobile, sans même donner l'ordre aux rennes de démarrer. C'est alors qu'il entendit l'enfant lui crier depuis sa fenêtre :
― Quand j’ai appris tout ça, j’ai tellement pleuré que je suis content de me venger en te disant que je sais tout ! Comme ça, c'est à ton tour d’être déçu en voyant que je marche plus dans vos histoires ! J’ai six ans quand même !
Le Père Noël resta longtemps immobile, assommé. "Inventé" venait de lui crier le petit Thomas, ça lui fichait un drôle de coup !
Le grand froid perçait maintenant son manteau rouge pourtant épais et ça ne lui plaisait vraiment pas, mais alors pas du tout. Quelque chose de désagréable venait d’envahir son esprit d’ordinaire si joyeux – quelque chose qui ressemblait à un doute. Devant, les rennes s’impatientaient.....