Ce matin-là, le marionnettiste n'osait pas se lever.
Pas à cause du temps qui était tout gris… il sortait si peu.
Pas parce qu'il était frileux… il avait la tête bien sortie des trois couettes qu'il avait l'habitude d'entasser sur lui.
Pas parce que les bruits de la rue le dérangeaient… au contraire, il tendait l'oreille, inquiet.
"Parce que quoi alors" ? se demanda le chat en s'étirant, dos monté en l'air, griffes crochées dans la couette. Il se gonflait d'aise comme hier matin et comme avant-hier puisque pour la troisième fois son vieux maître ne s'était pas levé à l'aurore blafarde, selon sa manie ; une sale manie à son point de vue, rien ne l'obligeant à se lever si tôt.
― Dégage Pussy ! Tu me gênes pour écouter !
Ça aussi, c'était nouveau ! Pussy sauta par terre mais n'en pensa pas moins. Il se faufila sous le fauteuil pour observer son maître.
Le marionnettiste releva la tête avec le même air que prend un condamné qui la met sur le billot pour être décapité. Pussy s'aplatit au sol. Il vit son maître se lever enfin mais en économisant ses gestes, et en regardant longuement la porte de l'atelier qui, inhabituellement et pour la troisième nuit, était restée ouverte. Le marionnettiste était immobile pour écouter. "Écouter quoi ?" se demanda encore le chat. "Moins que le silence ? Il lui faudrait mes oreilles pour ça !" En effet, on n'entendait pas un bruit.
Le marionnettiste s'approcha enfin de la porte, sur la pointe des pieds et regarda. "Encore quelque chose de nouveau !" Pussy fit un bond à la porte pour tenter de voir ce qu'il y avait à voir. Rien à son avis. Les pantins étaient là comme d'habitude, posés soigneusement contre le mur dans une position qui lui semblait d'ailleurs bien ridicule. Son maître se précipita vers eux, les toucha, les articula, les désarticula, leur parla, en traîna deux à l'écart où étaient déjà entreposés quatre autres.
― Le malheur est sur cette maison ! Le malheur est sur cette maison je vous dis ! Sauve-toi Pussy avant de mourir toi aussi, le malheur est sur nous !...